10.04.2006
Un ange noir
J'aime beaucoup écrire des nouvelles. Il y en a des dizaines qui dorment dans mon ordinateur. J'ai décidé de vous les faire partager de temps à autre. Alors voici le premier texte dans cette catégorie Nouvelles.
Cette année là, le printemps tardait à arriver, à peine s’il pointait et on était déjà fin avril. Les gens étaient maussades et las. Ce matin-là, un soleil timide perçait d’épais nuages blancs, ici et là. Elle décida d’aller marcher. Elle avait besoin de bouger.
Elle monta lentement la rue. Dès les premiers pas sur les trottoirs mouillés, les images apparurent. Elle était sage, elle avait vieilli, bien vieilli osait-elle dire et penser. La solitude l’avait apaisée. Ces voix intérieures avaient eu le temps de discuter entre elles depuis toutes ces années. Elle était lasse d’elle-même, fatiguée de ce tête à tête, avait envie de partager.
Doucement ces pas, l’avaient mené sur les Plaines d’Abraham. Il y avait entre elle et cet endroit une connivence. C’est ici qu’elle avait écrit ses peines, inventé ses espérances, chanté ses joies, marché sa vie depuis presque dix ans. Elle leva son visage vers le soleil. Il était chaud. Elle était vivante.
Sortie de sa tête un instant, elle regardait les gens. Ils étaient beaux, souriants, le soleil leur faisait du bien. C’était autant de papillons qui sortaient des longues semaines de froid qu’ils venaient de vivre, comme autant de chenilles de leur gangue. Elle si timide jadis, aimait maintenant les inconnus. Elle leur rendait leur sourire, oubliant l’histoire qu’elle commençait à écrire dans sa tête, comme chaque fois qu’elle marchait.
Il était une fois…
Quand elle avait vu son sourire, quand elle avait senti ses yeux sur sa peau, elle n’avait pas tout de suite compris. Pourtant, elle aurait dû…
Le long de la piste de « roller » encore enfouie en partie sous la neige, elle retrouvait les mêmes vieux messieurs. Elle leur sourit en imaginant qu’ils avaient passé l’hiver sous la neige et qu’il réapparaissait avec le printemps, comme des crocus.
Ils se parlaient, se regardaient dans les yeux. Ils savaient bien l’un et l’autre qu’il n’était pas tellement question d’affinités. Ils savaient bien qu’il s’agissait de désir. Elle aurait dû tout de suite reconnaître …ce désir là.
Le musée apparaissait. Elle avait envie d’aller poser sa main sur sa pierre grise. Le toucher du bout des doigts comme on caressait un vieil ami.
Il avait des dents. C’est là qu’elle aurait dû commencer à s’éloigner. Des dents blanches, polies, carrées, des dents féroces, des dents potentiellement dangereuses, des dents ! Que voyait-il, lui , dans son visage, qu’il ne quittait pas des yeux ? D’anciennes ou de nouvelles visions ?
Des enfants avaient déjà envahi les balançoires rouillées. Des parents se retrouvant, se faisant des salutations polies, les surveillaient du coin de l’œil. Elle eut un instant, l’envie d’aller s’asseoir et de l’écrire cette histoire. Mais finalement elle décida de marcher encore un peu.
Pourquoi ne l’avait-elle pas reconnu ? C’était le male dominant, un peu vieilli, blessé. Il portait toutes ses cicatrices orgueilleusement. Il était plus beau que jamais. Il était là devant elle. Quand elle le réalisa, elle comprit d’un seul coup que plus jamais elle ne pourrait le confondre aux autres. Il était là. Il ne voulait pas être dans la meute. Il était ce solitaire orgueilleux. Et tout son imaginaire frémissait devant lui..
Un peu plus loin sur le sentier, un banc glacé l’invita à s’asseoir.
Elle ne savait pas ce qu’il voyait en elle. C’était un étranger et plus il était étranger, plus elle le désirait. Elle arrêta son regard dans ses yeux, posa sa main sur la sienne. « Rien ne vas plus, les jeux sont faits »disait une voix dans un lointain casino et Lucifer souriait.
Deux jeunes amants passaient en riant. Ils étaient légers, dansaient du côté de la vie. Ils étaient le printemps.
Comment un désir bascule du côté de l’ombre ? Quelle est cette force qui nous bouscule, noue nos entrailles ? Pourquoi ne guérit-on jamais tout à fait de nos anges noirs? Prétentieusement elle s’était crue à l’abri, imbécilement elle s’était crue plus intelligente que la vie. Il était là, ici maintenant. Il était là une nouvelle fois…jamais deux sans trois. Elle aurait dû fuir. Elle l’invita.
Elle se leva, abandonna le banc glacé à d’autres. L’histoire prenait forme. Elle hâta le pas.
Fallait-il expliquer ? Fallait-il seulement comprendre ? Elle continua de jouer le jeu. Lui offrit un verre. Elle avait connu d’autres désirs, des désirs légers, des désirs rigolos, des désirs de tendresse. Elle avait gardé de ce désir, de ce désir-là, un souvenir mitigé, déçue et soulagée qu’il ait disparu de sa vie. Il la regardait.
La bibliothécaire la regardait traverser les grandes portes vitrées. Elle savait qu’elle tournerait la tête de son côté, lui adresserait un sourire. Quelques années déjà qu’elles se connaissaient sans se connaître vraiment. Elle lui rendit son sourire et admira sa légèreté. On aurait dit qu’elle marchait quelques pouces au-dessus du sol, que rien ne pouvait l’atteindre.
Il voulait l’atteindre. Elle le savait
Elle se dirigea directement au deuxième étage. Elle choisit une table près de la fenêtre, sortit son calepin et son crayon.
Comment dire la tension, l’instant suspendu ? Ils parlaient. Ils n’avaient rien à se dire.
Qui d’elle ou de lui tendit ses lèvres ? C’étaient des désirs si semblables, si correspondants, là dans l’instant, qu’ils n’avaient plus d’identité. Ils jouaient des rôles venus de la nuit des temps. Il la voulait. Elle ne voulait pas et pourtant le désirait de toute la force de ce désir là. De celui là, enfouit depuis si longtemps. De ce désir qu’elle avait espéré mort dans quelques coins de son passé.. Le refusait de toutes les forces de son esprit.
Il grandissait de la conscience de son désir, souriait de son emprise, devenait un géant. Un éclat de lumière sur une dent polie, lisse, blanche.
Il voulait l’atteindre, là ou les autres n’avaient pas pu, là ou les autres n’avaient pas su. Il voulait gagner. La perdre…
Un homme devant elle, lui fit un sourire tendre. Elle baissa le visage vers le papier blanc, prit son crayon. Lentement les mots venaient. Les mots nés sous ses pas sur les Plaines d’Abraham, se couchaient un à un sur le papier, dociles, disciplinés.
Elle ne savait rien de ce qui se passait derrière ces yeux. Il était un étranger. Il était son étranger, sa part d’ombre, celui qu’elle portait en elle depuis la nuit des temps, celui qu’elle fuyait depuis la nuit des temps. . Ce soir, elle venait de le retrouver…
Les minutes s’écoulaient rapidement. Le crayon allait et venait sur le papier. C’est à peine si elle réalisait qu’un a un les gens quittaient. La bibliothécaire se pencha vers elle.
- On ferme, madame Tremblay.
- Oh merci Julie, j’avais terminé.
Elle ferma son cahier, sous les yeux souriant de Julie, enfouie tout cela dans son sac béant et se leva. Julie lui tendit le bras, sachant les jambes fragiles un peu ankylosées par la station assise. Les deux femmes se dirigèrent vers la sortie.
Devant la porte, au moment de la quitter, Julie se pencha vers la vieille dame.
- Dites vous vous êtes inventé un autre amant ?
- Un beau Julie, un beau. Un ange noir…
Les yeux de Julie pétillaient.
- Bonne semaine Madame Tremblay et revenez nous en forme la semaine prochaine
- Je n’y manquerai pas.
12:35 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Littérature

